Command and Conquer : Red Alert
Jeu Super Obsédant #6

Type de jeu
Envoi de troupes à l’abattoir (encore plus que dans le premier Command & Conquer), sur fond de guerre uchronique et futuriste (encore plus que dans le premier Command & Conquer).
Date de sortie sur nos machines
Novembre 1996, les RTS à cette date ? Dinguerie sur dinguerie, sur dinguerie, sur dingu… ouais.
Développeur
Westwood Studios, Inc. Les meilleurs, jusqu’au bout, à la vie à la mort. R.I.P. les potos.
éDITEUR
Virgin Interactive Entertainment SARL, pas à la vie à la mort, mais R.I.P. les potos quand même.
C&C Red Alert : disponible sur Steam, sur l'Epic Games Store, et via l'EA Play, tout ça en version Remastered. Il me semble que le code source du jeu original traîne sur internet, mais je vous laisse trouver.
Je ne sais pas comment je me démerdais, mais je ne tombais jamais sur la moindre pub à la télé qui faisait la promo d'une console ou d'un jeu vidéo, et je vivais donc avec l'impression de toujours être à la ramasse sur la hype générée par les nouveautés qui sortaient. À mon arrivée au collège en septembre 1996, tout a changé. Enfin, ça a un peu changé. Pas au niveau de la télé, mais au niveau du CDI de l'établissement, qui recevait deux ou trois magazines spécialisés. Je salue bien bas l'idéologie pédagogique de la personne qui a eu la brillante idée de mettre Gen4 et Consoles + à disposition des élèves. Je préférais Joystick, mais je n'allais pas abuser non plus en réclamant que le collège s'abonne. Avec mes potes geek un peu introvertis, on relisait trente fois les mêmes articles, parfois plus mal écrits encore que nos rédactions gribouillées pendant la récré juste avant le cours de français. On scrutait chaque détail de screenshots minuscules à la qualité minable… tout ça pour répéter les mêmes exclamations passionnées quand on se retrouvait dans la cour. J’allais m’extasier sur Ultima Online, Total Annihilation, Baldur’s Gate 1 et 2, Age of Empires, Blood, Half-Life, KKnD et mille autres merveilles, que j’y aie joué plus tard ou non. J'ai découvert la future existence d'Alerte Rouge dans l'un des premiers papiers que je feuilletais, complètement subjugué par les petits pixels baveux se dévoilant devant mes yeux scintillants d’émotion.
Le marchand de journaux au collège

Ça paraissait tellement identique, mais également si différent du premier Command & Conquer, le cocktail parfait pour ravir de petits addicts à Tiberian Dawn comme nous. Je tombais de ma chaise en admirant les micro-images de chiens d'attaque, de croiseurs, tanks lourds et bobines tesla… Et en plus, ça ne sortait pas trois ans plus tard, mais quelques mois seulement après l'extension Covert Operations, de premier C&C ! Extension que je n'avais vu tourner que chez cousin Walter, mais peu importe. Surprise menant à joie, menant à impatience, menant à colère, menant à menaces sur la famille, menant à l'achat du jeu, enfin !
On prend les mêmes et on les peint en rouge

OK ! On se calme deux minutes. Une fois l'euphorie passée, j'ai quand même compris que le gameplay restait identique au jeu d'avant. On construit notre base, on produit du courant avec des usines, on recrute nos troupes dans des bâtiments, et on les balance à la tronche de l’adversaire pour l’éclater. Ouais mais maintenant, on a accès à des unités aériennes et navales ! Purée de chenille de char au gasoil sur son lit de torpilles ! À nous les bombardiers, sous-marins, largueurs de parachutistes, destroyers et transporteurs de troupes maritimes ! Ah, et des chiens d’assaut, aussi, j'en ai déjà parlé. Je n'en recrutais jamais parce que ça me rendait triste de les voir mourir, mais je salue l’initiative de posséder de quoi massacrer de l'infanterie à la pelle. Nan mais oh ! Ce contenu de fou ! Même si ça recyclait la moitié des unités déjà existantes dans le premier C&C, on avait droit à de nouvelles maps, un nouvel habillage, et un nouveau scénario !
Presque tous les développeurs faisaient ça, de toute façon. C'était ce qu'on demandait nous, les gamins. Le même jeu en un peu mieux. Voilà ! Trop bien ! Pas besoin de réinventer le concept, de passer en 3D, ou de partir dans trop de délires sans aucun sens. Refaites-nous la même chose ! On s'en tape ! On joue au nouveau Command & Conquer ! Prenez les deniers de nos parents, grands-parents, oncles et tantes, bordel ! Il suffisait d’arrêter d’acheter des Pogs ou des cartes Dragon Ball pendant quelques semaines pour s’offrir un jeu vidéo, vous vous rendez compte ? Cette manière qu'on avait de s’extasier sur la moitié du monde, et de cracher sur le reste, sans prise de tête. Le bon temps, quoi. Et un peu la bonne bêtise aussi.

L’avant veille du futur du tibérium au passé antérieur

Si j'ai totalement idolâtré le premier Command & Conquer, j'ai trouvé sa suite encore plus obsédante. Bon, pas vraiment une suite, mais un préquel transposé dans un univers alternatif. “Une uchronie, que ça s'appelle”, me dirai-je à moi-même quand j'apprendrai le mot vingt ans plus tard. Mais en vrai, quand j'ai lu la définition, j'ai aussitôt pensé à ce jeu. Donc, euh, ça se passe comme ça, avec Einstein remonte le temps pour buter Hitler avant qu'il n'instaure le IIIème Reich ! Et du coup, Staline tente de conquérir le monde à sa place ! Nan mais trop excelleeeeeeeeent ! En tout cas, quand on a onze ans, il n’existe pas de meilleur scénario possible. Au début, j'ai regretté que le tibérium, cette entité extraterrestre et toxique qu'on utilise comme ressource, ait disparu (ou ne soit pas encore apparu, plutôt), au profit de simples tas de minerai posés par terre, ainsi que des… cristaux multicolores ? Hein ? Allez d'accord. J'ai lâché quelques larmes pour la disparition des collecteurs en forme de scarabée, au profit de sortes de camions-poubelles en fin de carrière. Ouais, mais devant l'avalanche de nouvelles missions et de nouveau contenu, je n'ai pas chouiné longtemps.
Pas plus que devant les possibilités tactiques offertes par la diversité des unités. Ni devant le simple fait que c'était nouveau, tout simplement. Et les cinématiques alors ? Bah trop bien ! Le kitsch et le nanardesque encore plus assumés qu'avant, trop marrant hahahah ! Sauf que comme dans Tiberian Dawn, je prenais tout au premier degré, et je trouvais ça réellement bien mis en scène. Staline en alcoolique lunatique qui peut tuer n'importe lequel de ses sous-fifres sur un coup de tête, Tanya la commando ultra vénère qui rendrait Ellen Ripley super jalouse, et Kane bien sûr, le grand méchant du premier C&C censé avoir crevé dans la destruction de son temple du NOD, mais qui est là, posé, en plein milieu du passé d'une timeline parallèle. Mais vas-y mais c'est tellement ouuuuuuf ! En tout cas, ça ridiculisait tout ce que je connaissais de la SF en 1996. À savoir presque rien.

Post-Rock Techno-Soviétique
Le seigneur Frank Klepacki réussit l’exploit de pondre presque la même B.O. que celle de Tiberian Dawn, mais en la rendant tout aussi indispensable. Bon, j’exagère un peu, il y a quand même un peu d'évolution dans le style, mais il faut s'imprégner de la musique pendant au moins cinquante heures de gameplay pour saisir les nuances. Le style Electro-Rock-R’n’B de flambeur qui m'a marqué pour la vie dans Tiberian Dawn reste prédominant, mais il sonne également plus froid, daté… sibérien ? Et beaucoup moins R’n’B aussi. Exit les chanteuses super sapées qui ajoutent du soleil aux morceaux. Place à des centaines d’ouvriers frigorifiés qui bossent en rythme sur les chaînes de production interminables, pour fabriquer des tanks mammouths le plus vite possible ! Cela dit, on pourrait jouer à cet opus en écoutant les musiques du précédent, sans que cela dérange le moins du monde. L’inverse fonctionne également. D’ailleurs, le remake des deux jeux sorti en 2020 permet de le faire. Un remake pas trop mal fichu, de surcroît, ce qui constitue un exploit inespéré de la part d'Electronic Arts version requin cupide de l'enfer. Voilà l'occase rêvée de se réécouter Hell March dans son meilleur contexte. Hell March. Ce monument indépassable de jubilation, quand démarre la cinématique d'intro de Red Alert et que retentissent ces riffs de guitare électrique complètement extatiques… puis on réentend la version complète pendant une partie, découvrent sa seconde moitié plus électronique et plus inquiétante. Rien que ce titre justifie à lui seul d’acheter trois fois le jeu. Heureusement qu'il n'a pas intégré l'extension Covert Ops du premier C&C, comme c'était prévu à la base ! Je l'aurais sans doute découvert quinze ans plus tard, dans une vidéo recensant les meilleures musiques de RTS de tous les temps, et j'aurais haussé les épaules en l'oubliant aussitôt. Une vie sans saveur, clairement.
Triple salto arrière dans ton tank
Alerte Rouge n’avait même pas encore envahi les étagères des magasins, je me trouvais en cours d'E.P.S., coincé en haut des barres asymétriques. Ces agrès me terrifiaient à l’époque, et j’y restais tétanisé comme un lapin myxomatosé sur une départementale en pleine nuit. Un pote à moi m’a motivé en me disant :"La boîte du jeu est là, juste en bas, viens la chercher !" Voilà une manière plutôt très claire de quantifier notre niveau de fanitude. Ça ne m’a pas donné la force de braver mon vertige sur le moment, et m’a plutôt fait passer pour un freak infréquentable auprès de beaucoup de monde, mais ça m'a quand même fait marrer. Enfin, quand on a pu mettre nos mains dessus, un débriefing de la plus haute importance avait lieu tous les matins de la semaine. “Alors, t’as réussi la mission 5, celle où t'as juste trois tanks et deux sous marins ? T’as vu comment les chiens de combat c’est trop génial ? Et Tanya, elle est trop cool, nan ?” Possible qu'on ait utilisé un autre mot que cool pour la qualifier, en bons petits mectons tout à fait sensibles à l'humour de Duke Nukem 3D, et à la… disons “mise en valeur” d'une certaine Lara Croft dans Tomb Raider. Je ne sais pas comment ça se passe dans les collèges de nos jours, mais on n’était pas près de refaire le monde. Aujourd'hui, avec mille ans d'introspection et de prise de recul cumulés, je trouve le cadre un peu moins immersif que le climat délétère mais insouciant de Tiberian Dawn.

Un truc dans le choix des unités qui semble moins magique ; je préfère l'obélisque de lumière à la bobine tesla, par exemple. Et même la petite tourelle toute merdique au bunker, tiens. Peut-être aussi dans les effets sonores ; il m'arrive toujours d'imiter les punchlines beaufissimes du commando du premier C&C, alors que Tanya, pratiquement jamais. Et ne pas pouvoir contrôler les bateaux les rendaient tellement… bah flippants, un peu. Ouais, j'avais même peur de bateaux dessinés en trois pixels dans un jeu vidéo. pas autant que les vrais pétroliers qui faisaient vibrer l’intégralité de la plage du Havre en entrant dans le port, mais quand même un peu. Tout ça pour dire : j'ai eu l'impression qu'entre 1995 et 1996, quelques bribes de coolitude avaient disparu en route, ou du moins avaient changé de nature. De toute façon, il en restait encore tellement que je n’y ai vu que du feu, avant que la nostalgie névrotique ne vienne fourrer son nez dans tout ça.



